Seul devant sa page blanche

Pour certains, c’est une petite vision de l’enfer : la page est blanche et on ne sait pas par où commencer. Que vous soyez plutôt ordinateur ou stylo plume, on va décortiquer ensemble comment je sors de la page blanche

1/17/20257 min temps de lecture

L'angoisse de la page blanche : de quoi parle-t-on ? 

En général, quand on parle de "page blanche", on évoque ce moment où l'on se retrouve face à une page ou un document vide (selon qu'on utilise un ordinateur ou un bon vieux carnet), les lignes nous narguent ou le curseur nous regarde fixement, et rien ne vient. Pas un mot, pas une idée, juste ce rectangle blanc qui semble nous défier. Si à ce moment-là on ressent la pression qui monte, ou qu'on laisse s'installer la peur de mal faire, c'est le drame ! On a une idée qui gratte et on voudrait l'écrire, mais on ne sait plus par où commencer pour que ce soit bien, que ça sonne juste, que ce soit fidèle à l'idée de départ. On tourne en rond comme ça avec soi-même et cette exigence nous paralyse.

Je suis convaincue que la difficulté de la page blanche ne vient pas toujours du manque d'idées. Pour ma part en général, je sais très bien ce que je veux raconter. Je connais mes personnages, mes situations, les émotions que je veux transmettre... Mais quelque chose me retient, comme si franchir ce premier pas nécessitait un courage particulier. Comme si la première phrase portait tout le poids de ce qui va suivre.

Ce que j'ai découvert avec le temps, c'est que la page blanche ne se vit pas de la même manière selon la façon dont on écrit, parce que nous n'avons pas tous le même rapport à la structure, à l'improvisation, au contrôle. Et comprendre comment on fonctionne peut nous aider à dénouer cette angoisse du départ.

Et toi, tu es plutôt architecte ou jardinier ?

On entend souvent parler de deux grandes familles d'écrivains : les architectes et les jardiniers.

L'écrivain architecte construit son récit avant de l'écrire. Il trace des plans, établit une structure, organise ses chapitres, pose des jalons. Il sait où il va, il connaît ses personnages, il a cartographié son intrigue. Pour lui, écrire, c'est un peu comme bâtir une maison : on ne pose pas la première brique avant d'avoir le plan validé, les matériaux livrés et les équipes en place.

L'écrivain jardinier, lui, plante une graine et regarde ce qui pousse. Il commence avec une idée et il laisse le texte se développer au fil de l'écriture. Il découvre son histoire en même temps qu'il la raconte sans plan précis, il avance en se laissant guider par ses personnages, par ses intuitions, par les bifurcations qui se présentent. Souvent les écrivains jardiniers sont ceux qu'on entend en interview dire qu'ils se sont laissés surprendre par leur personnage, car la façon dont celui-ci se développe peut bifurquer beaucoup de son cheminement initial.

Longtemps, je me suis reconnue dans le profil du jardinier parce que je ressentais un rapport un peu organique à l'écriture. Mais pour ce roman, ma posture a changé naturellement car la trame existait déjà en partie dans ma tête. J'ai découvert le plaisir inattendu pour moi de voir l'histoire d'en haut avec ses événements, ses personnages, ses lignes de force. Je pense qu'une partie de moi a assumé que je ne pouvais pas improviser sur le long terme et qu'il fallait que j'exploite cette matière avec un cadre si je voulais tenir la distance. J'ai donc entrepris de changer ma façon de penser mon histoire, et ce changement m'a fait comprendre que pour autant je ne serais pas dispensée de la page blanche. Elle allait juste se présenter différemment à moi et j'allais devoir trouver de nouvelles méthodes pour lui échapper.

Comment sortir de la page blanche quand on est architecte ?

L'architecte est souvent moins bloqué au départ, et pour une raison évidente : grâce à sa structure, il sait où il va. Il ne se jette pas dans le vide, il pose des fondations.

Pour ce roman, j'ai adopté une approche que je qualifierais de multi-supports. En pratique, j'ai ouvert plusieurs documents en même temps, afin de construire mon univers par plusieurs angles simultanément.

Le premier document, c'était une liste exhaustive des personnages principaux et secondaires importants. Pas juste leurs noms, mais aussi leurs traits dominants, leurs motivations, leurs relations entre eux. Un aide-mémoire pour ne jamais perdre de vue qui ils étaient.

Le deuxième document était une liste des événements importants de l'histoire dans l'ordre chronologique.

Le troisième document était une synthèse des deux premiers (du moins en partie) et se présentait sous la forme d'un tableau des événements, présenté un peu comme un diagramme de Gantt. Sur la ligne supérieure, j'avais placé les repères temporels : les dates clés, les saisons, les moments charnières. Dans la première colonne, j'avais mis plusieurs niveaux : d'abord le monde (ou la ville, selon l'échelle du récit), puis mon héros, puis le personnage principal numéro deux, puis le personnage principal numéro trois, et ainsi de suite. Et dans chaque ligne, je détaillais en les répartissant dans le temps les événements qui concernaient ce personnage. Cette approche m'a permis d'obtenir facilement une idée très visuelle de ce qui se passait dans le monde, ce qui se passait pour mon héros, ce qui se passait pour les autres. Grâce à cette vision j'ai pu déterminer où se positionnaient les moments de calme avec peu d'événements que je pouvais prendre le temps de détailler pour poser mon univers, ou au contraire les moments de tension où les événements s'enchaînent et où je dois travailler une ambiance plus dramatique et rapide.

Les avantages de cette méthode, c'est qu'elle offre une vision globale et simultanée de tout ce qui se déroulait dans l'histoire que l'on construit. Cela permet donc de gérer les intersections, les décalages, les parallèles et d'équilibrer le rythme de l'histoire de façon globale. On sait qui fait quoi, quand, et pourquoi même si on décide de ne pas en informer le lecteur. Construire l'histoire ainsi offre une grande liberté dans la façon dont on peut finalement l'écrire et c'est le grand atout de l'architecte face à la page blanche : il n'est pas obligé de commencer par le début.

Avec une trame solide, on peut choisir la scène qui correspond à notre état d'esprit du moment et ainsi entrer plus facilement dans son histoire. On choisira alors des scènes d'action si on a envie de tension ou de mouvement, et on préférera des scènes intimistes avec des dialogues posés et des moments de réflexion dans une humeur plus calme. En naviguant librement dans son histoire, l'architecte peut également sauter les passages qu'il n'arrive pas encore à cerner au profit de ceux qui lui semblent plus construits.

Mon conseil aux architectes, c'est donc celui-ci : ne vous imposez pas de commencer par le début si ce n'est pas là que votre énergie créative se trouve. La page blanche devient beaucoup moins intimidante quand on sait qu'on peut l'attaquer par plusieurs points d'entrée.

Comment sortir de la page blanche quand on est jardinier ?

Le jardinier, lui, vit souvent un piège redoutable : la quête de la première phrase parfaite.

Parce qu'il n'a pas de plan, parce qu'il ne sait pas exactement où il va, il a l'impression que tout repose sur cette première phrase. Qu'elle doit donner le ton, poser l'ambiance, capturer l'essence de ce qui va suivre. Alors il attend, il cherche, il reformule dans sa tête et il reste bloqué.

Pour moi il y a une idée centrale qu'il faut retenir pour sortir de cet engrenage : l'important, ce n'est pas de commencer bien, mais juste de commencer. Il est très important de se lancer sans s'arrêter à la première phrase. On écrit l'idée. Peu importe comment.

Dans la posture du jardinier, je pose des mots, je continue sans me censurer. Au départ, rien ne compte. Ni la construction, ni le rythme, ni même l'orthographe. Je veux juste que le texte se mette en mouvement. Je laisse le texte se déployer, je suis le fil, j'avance. Et ce n'est que quand il y a suffisamment de matière, après une demi-page ou une page, que je m'autorise à revenir en arrière. Je relis ce que j'ai écrit, je vois où ça m'a menée, et là seulement, j'ajuste.

Attention : ajuster, ça ne signifie pas tout effacer et recommencer, parce que lorsqu'on s'arrête trop longtemps, on risque de casser l'élan que l'on a réussi à mettre en place. Je pense sincèrement que l'élan, pour le jardinier, est vital car c'est ce qui lui permet de continuer à dérouler l'histoire sans sombrer dans le doute.

À retenir : la page blanche, pour le jardinier, c'est surtout une question de mouvement. Il faut accepter que le premier jet soit imparfait. Il faut accepter de ne pas savoir exactement où on va et de faire confiance au processus pour laisser respirer son histoire.

En conclusion

À mon sens, quel que soit le profil, il est très important de prendre en compte le mouvement, que ce soit à travers l'écoute de l'état d'esprit qui vous habite ou la capacité à prendre de l'élan sans fixer sans arrêt votre ligne d'arrivée. Vous devrez accepter que la perfection n'existe pas et que si elle existait elle ne se trouverait de toute façon pas dans la première ligne de votre premier jet. Vous aurez tout le temps de torturer votre texte une fois qu'il sera écrit. En attendant un peu de bienveillance avec soi-même débloque bien des situations.

Et toi, tu as déjà eu l'angoisse de la page blanche ?